LES PÉNITENTS AU MOYEN AGE

 

VAUCHEZ ANDRÉ

,Les laïcs au Moyen Age, Pratiques et expériences religieuses  LES ÉDITIONS DU CERF 29, bd Latour‑Maubourg, Paris 1997

 « FAIRE CORPS » LES CONFRÉRIES AU MOYEN AGE

Le mouvement des pénitents, qui débuta à la fin du xII° siècle en Occident, est l'une des expressions de l'aspiration qui poussa alors de nombreux laïcs des deux sexes à mener une vie religieuse plus intense sans entrer pour autant dans le cadre contraignant des ordres monastiques ou canoniaux. Il se situe dans le prolongement de l'institution des convers qui, chez les cisterciens et les chanoines réguliers, collaboraient activement à la vie de la communauté et travaillaient à leur propre sanctification. Mais les pénitents allèrent plus loin en revendiquant la possibilité d'accéder à une forme de vie religieuse authentique tout en demeurant dans leur état et hors de toute association avec une communauté de clercs réguliers ou séculiers. Rester dans le monde sans y vivre de façon mondaine, tel fut au Moyen Age l'objectif des individus et des groupes qui se rattachèrent à l'idéal pénitentiel et s'efforcèrent d'y conformer leur existence.

Les premières expériences de ce type se rencontrent dans les années 1170‑1180. Dans les Pays‑Bas, au sens large du terme, c'est‑à‑dire l'ensemble des régions s'étendant du pays de Liège au Brabant et à la Flandre, apparurent en effet des femmes appelées béguines qui vivaient tantôt isolées, tantôt en communautés sous la direction de l'une d'entre elles, sans prononcer de voeux. Leur genre de vie associait le travail manuel et l'assistance aux malades à une vie de prière intense. La figure la plus marquante de ce mouvement fut, au début du XIVe siècle, Marie d'Oignies (t 1213) qui résume en sa personne toutes les richesses spirituelles du courant pénitentiel. Grâce à son biographe, Jacques de Vitry, qui écrivit sa Vie dès 1215, nous sommes bien renseignés sur son compte : née à Nivelles (Belgique actuelle) en 1178, mariée à l'âge de quatorze ans, elle se retira bientôt avec son époux dans une petite léproserie pour y servir les lépreux, ce qu'elle fit pendant quinze ans. Une fois veuve, elle abandonna tous ses biens et vint s'établir comme béguine recluse dans le prieuré d'Oignies‑sur‑Sambre où elle donna libre cours à son amour de la pauvreté, allant quêter de porte en porte pour recueillir de quoi secourir les miséreux. Chez elle, l'action charitable trouvait son prolongement naturel dans la dévotion à l'humanité du Christ et dans la mystique la plus authentique. Mal vues initialement de certains éléments du clergé, ces femmes réussirent finalement à faire reconnaître la spécificité de leur genre de vie par l'Église, qui les poussa cependant à se regrouper en communautés stables.

A la même époque, on signale l'existence en Lombardie, en particulier à Milan, de groupements laïcs qui avaient pris le nom d'Humiliés. Il s'agissait, selon l'expression d'un chroniqueur contemporain, « de citadins qui, tout en restant dans leurs foyers avec leur famille, s'étaient choisi une certaine forme de vie religieuse : ils s'abstenaient de mensonges et de procès et s'engageaient à lutter pour la foi catholique ». Le mouvement naquit et se développa dans des milieux d'artisans désireux d'accéder à la pratique de la vie évangélique tout en demeurant dans leur état. Ainsi se manifestait la revendication du caractère sanctifiant de toute condition humaine et sociale, ainsi que le refus de ces laïcs de se laisser cantonner dans le domaine du temporel, hâtivement assimilé par les clercs à un univers purement matériel et transitoire. Une telle audace leur valut dans un premier temps d'être condamnés comme hérétiques par le pape Lucius III en 1184. Mais Innocent III, au début du xIlte siècle, revint sur cette sentence et approuva le mouvement des Humiliés, après l'avoir doté de constitutions juridiques. II comprit désormais trois ordres : deux de clercs et de laïcs menant sous le même toit une vie communautaire de type monastique et un troisième, composé de laïcs demeurant dans le monde et vivant, non selon une règle, mais conformément à un programme de vie ou propositum. Ce texte qui date de 1201 est très important car il constitue la première reconnaissance officielle par l'Église hiérarchique de la validité du mouvement pénitentiel à travers l'un de ses aboutissements institutionnels. Quelques années plus tôt, en 1199, le même pape avait déjà levé tous les soupçons qui pouvaient peser sur ce courant spirituel novateur en canonisant saint Homebon de Crémone (t 1197), un marchand qui s'était signalé par sa piété, son dévouement envers les pauvres et son ardeur dans la lutte contre l'hérésie. Ce faisant, il avait donné sa caution aux aspirations religieuses des pénitents, en particulier à leur revendication fondamentale qui était de pouvoir faire leur salut en demeurant fidèles aux exigences et aux valeurs de leur état travail, vie familiale et assistance aux déshérités.

Le mouvement des Pénitents proprement dits, Ordo paenitentiae, se développa dans cet esprit, et son programme peut être analysé de façon très précise grâce à un texte, sans doute composé vers 1215 mais qui fut approuvé par la papauté en 1221, connu sous le titre de Memoriale propositi (édité par G.G. Meersseman, Dossier de l'ordre de la pénitence au XIII° siècle, Fribourg 1982, p. 92‑112), qui définissait le statut et les obligations de ses adhérents. Les pénitents devaient porter un vêtement de drap de qualité médiocre et incolore. A l'origine en effet, il n'y avait pas de cérémonie ou de rituel d'entrée dans la vie pénitente : il suffisait pour être considéré comme tel de revêtir cet habit caractéristique. Ils étaient astreints à des jeûnes plus fréquents et plus longs que les simples fidèles et tenus de réciter chaque jour les sept heures canoniques que les illettrés pouvaient remplacer par un certain nombre de Pater Noster et d'Ave Maria. Il leur était aussi enjoint de se confesser et de communier trois fois l'an. Prenant l'Évangile à la lettre, les Pénitents refusaient de verser le sang, donc de porter les armes et de prêter de serments solennels (« Que votre oui soit oui »), ce qui ne tarda pas à les mettre en conflit avec les pouvoirs publics, en particulier dans les communes italiennes. En 1221, la papauté les prit sous sa protection et demanda aux évêques de les soutenir, mais il fallut un certain temps avant qu'un compromis ne fût trouvé : dans la pratique, les pénitents finirent par être exemptés du service militaire mais les villes leur confièrent des tâches variées, allant de la distribution de subsides aux pauvres et à l'assistance aux condamnés jusqu'à la gestion de la trésorerie municipale, qui constituaient une sorte de « service civil » avant la lettre.

Les femmes étaient admises dans ces confréries, avec l'autorisation de leur conjoint pour celles qui étaient mariées. Les époux pouvaient continuer à user du mariage mais ils devaient s'abstenir de relations conjugales à certaines périodes de l'année liturgique, ce qui explique le nom de « continents » que l'on donnait parfois aux pénitents et qu'il ne faut pas prendre au sens absolu du terme. Les réunions étaient le plus souvent mensuelles; elles se tenaient dans une église où un prêtre ou un religieux venait leur parler des choses de Dieu. Mais ces fraternités laïques étaient autonomes par rapport au clergé et n'obéissaient qu'à leurs propres ministres qu'elles élisaient librement.

L'état pénitentiel connut une grande diffusion après 1220 sous l'influence des ordres mendiants. Saint François d'Assise et ses compagnons avaient d'ailleurs commencé par constituer une fraternité de pénitents, qui donna naissance, après l'approbation donnée par Innocent III, à l'ordre des Frères mineurs et à celui des Pauvres Dames dirigé par sainte Claire. Franciscains et dominicains, soucieux d'étendre à l'ensemble des fidèles l'appel à la pénitence lancé par leurs fondateurs, favorisèrent la constitution de communautés de ce type qui gravitaient dans leur sillage, mais sans avoir avec eux ‑ du moins dans un premier temps ‑ de rapport‑ institutionnel privilégié. Ce n'est qu'à la fin du XIII° siècle que devaient apparaître, sur le plan juridique, les tiers ordres, dont la naissance est l'expression d'une volonté de contrôle et de reprise en main par la hiérarchie d'un mouvement religieux typiquement laïc. Auparavant la diversité de ces groupements était très grande : les uns étaient strictement dévotionnels; d'autres mettaient davantage l'accent sur ce qui constituait les grands problèmes de l'Église de l'heure : la lutte contre les hérétiques et la défense de la foi orthodoxe, y compris sur le plan politique et militaire; d'autres enfin se consacraient aux oeuvres de charité, se plaçant le plus souvent sous la recommandation du Saint‑Esprit ou de la Vierge de Miséricorde. Mais derrière ces différentes orientations se retrouve une même spiritualité qu'il convient d'analyser de plus près.

Faire pénitence, en effet, pour les chrétiens de ce temps, ce n'est pas seulement se repentir de ses péchés et pratiquer le sacrement de pénitence, rendu obligatoire au moins une fois l'an pour tous les fidèles par le concile de Latran IV, en 1215. C'est prendre à la lettre la parole du Christ (Mt 5, 17) : « Faites pénitence, le royaume de Dieu est proche. » Il ne s'agit pas, en effet, d'une simple préparation mais d'une entrée dès ici‑bas dans ce Royaume, manifestée par un changement de vie et une renonciation au péché. La pénitence est un état, presque un style de vie. Elle consiste dans une attitude humble et repentante, la seule qui convienne à l'homme pécheur face à Dieu s'il veut se rattacher à lui par l'amour. Aussi devait‑il rechercher la nudité et le dépouillement, non l'autorité, la science ou le sacerdoce. N'oublions pas, d'autre part, que l'avènement du royaume de Dieu a été communément considéré au Moyen Age comme imminent. Un certain nombre de franciscains reprirent, on le sait, à leur compte les spéculations d'un Joachim de Flore sur le début prochain d'un « nouvel âge du monde », qui serait le dernier : l'âge de l'Esprit et de l'Évangile éternel. Mais, même s'ils n'avaient jamais entendu parler des prophéties de l'abbé calabrais, les simples fidèles étaient enclins à partager la conviction qu'avaient de nombreux clercs de l'époque de vivre « en ces temps qui sont les derniers ». Les papes eux mêmes n'hésitaient pas à présenter leur principal adversaire, l'empereur Frédéric II, comme le véritable Antéchrist, dont l'apparition en ce monde était un signe précurseur de l'approche de la fin des temps. Aussi le mouvement pénitentiel prit‑il souvent, en particulier en Italie, une connotation eschatologique très accentuée. Ce fut le cas en 1260 lorsqu'un pénitent de Pérouse, Rainier Fasani, lut aux habitants de la ville une lettre de la Madone lui ordonnant de se donner publiquement la discipline et de diffuser cette pratique autour de lui pour que la cité se convertisse comme l'avait jadis fait Ninive. Angoissée par la perspective d'un châtiment imminent, la population réagit massivement à l'appel de ce prédicateur laïc. Suivant l'exemple de Rainier qui ne faisait que vulgariser et accomplir en public un rite de pénitence privée depuis longtemps en usage dans le monachisme, ils se mirent à se fustiger jusqu'à l'effusion du sang, de façon à détourner la colère de Dieu en se rendant semblables au Christ par le partage de ses souffrances. Ainsi s'exprima désormais, dans le mouvement des Flagellants, une des composantes essentielles de la spiritualité pénitentielle qui est un ascétisme de conformité à la personne du Fils de Dieu, fondé sur la croyance dans la valeur rédemptrice de la souffrance physique. On retrouve là l'influence de l'ascèse monastique que les laïcs se sont en quelque sorte appropriée, en n'en retenant que les aspects les plus rigoureux.

Mais on se tromperait sur la nature profonde de ce mouvement si l'on s'en tenait uniquement à ses aspects les plus voyants en même temps qu'ils se flagellaient, les pénitents de Pérouse accomplissaient aussi les gestes de la conversion : réconciliation avec leurs ennemis, restitution de biens mal acquis et en particulier des « usures », confession, etc. L'épisode tel qu'il nous est rapporté par divers chroniqueurs italiens, n'a rien de spécialement macabre. Lorsque les battuti ou disciplinati ‑ c'est ainsi qu'on appelait en italien les flagellants ‑ allaient en procession, ils composaient des cantiques en l'honneur de Dieu et de la Vierge Marie qu'ils chantaient tout en marchant de ville en ville.

Une fois passée la date fatidique de 1260, le mouvement qui s'était propagé comme une onde de choc depuis l'Italie centrale jusque dans les pays germaniques et en Europe orientale ne retomba pas pour autant. Encadré et pris en charge par l'Église, il donna naissance à des confréries de flagellants qui devaient connaître un grand essor, surtout dans les pays méditerranéens et dans le monde germanique, en particulier à l'occasion de tous les grands ébranlements collectifs qui secouèrent l'Occident aux derniers siècles du Moyen Age : Peste noire de 1348‑1349; fin du xiva siècle marquée par les grandes processions des bianchi de 1399; Grand Schisme et crise conciliaire, pour ne pas parler d'« émotions populaires » plus locales comme le pèlerinage qui, en 1335, conduisit à Rome des foules de pénitents venus de toute l'Italie sous la direction du dominicain Venturino de Bergame. Les statuts de ces confréries, souvent mis en langue vulgaire au xIv° siècle, nous renseignent sur leur recrutement et leurs activités. Les femmes en étaient exclues pour des raisons évidentes. Les réunions avaient lieu en général un dimanche sur deux et à l'occasion des principales fêtes religieuses, en particulier pendant la Semaine Sainte, ainsi que tous les vendredis de l'année. En entrant dans l'oratoire de la confrérie, chacun s'agenouillait sur une dalle de marbre et demandait pardon pour les manquements aux statuts qui étaient notés sur un registre spécial. On faisait ensuite lecture en commun et à haute voix d'un office votif, du type de ceux qui figuraient dans les livres d'heures manuscrits à l'usage des laïcs dévots et qui comprenaient les sept psaumes de la pénitence, les quinze psaumes graduels avec la litanie des saints, l'office de la Vierge et celui des défunts, réduit en général au premier nocturne. Le dimanche et les jours de fête, on célébrait une messe au cours de laquelle étaient recueillies des offrandes, et on échangeait le baiser de paix. On se donnait la discipline au cours des réunions du vendredi soir : après avoir revêtu une tenue spéciale, les confrères allaient pieds nus embrasser le crucifix dans leur chapelle puis se fustigeaient mutuellement, chacun recevant sur son dos nu autant de coups qu'il estimait nécessaire pour expier ses fautes. Tous avaient la face couverte d'une cagoule pour que l'on ne puisse pas les reconnaître. Pendant que se déroulait la cérémonie, une chorale composée des confrères ayant les meilleures voix chantait des cantiques en langue vulgaire ‑ appelés laude en Italie ‑ exaltant le sacrifice sanglant du Christ et ses effets rédempteurs. En règle générale, dès le XIV° siècle, les flagellants ne s'exhibaient plus en public, sauf lors de la procession annuelle du Vendredi saint où ils parcouraient la ville à la tête du cortège rituel. Mais à l'occasion des grandes explosions de terreur ou d'angoisse, comme celle qui se produisit lors de la grande épidémie de peste connue sous le nom de Peste noire, ils sortirent de leur réserve et se répandirent dans les rues. Ainsi, en Alsace, en 1349, on vit près de deux cents flagellants aller de ville en ville rassemblés derrière leurs bannières et chantant en choeur le cantique de supplication suivant

Le Christ est allé lui‑même à Jérusalem. II portait une croix à la main. Que le Seigneur nous aide! Nous devons embrasser l'état de pénitent Pour que nous plaisions davantage à Dieu, Là‑bas, dans le royaume de son Père. C'est pour cela que nous prions tous, Nous prions le Christ très saint Qui commande au monde entier.

Lorsqu'ils entraient dans les églises, ils s'agenouillaient et chantaient Jésus a été abreuvé de fiel. Nous devons tous nous jeter par terre en croix.

Une fois qu'ils étaient allongés sur le sol, leur chef s'écriait

Maintenant, tendez vos mains vers le ciel Pour que Dieu écarte de nous cette épidémie mortelle. Tendez vos bras vers le ciel Pour que Dieu ait pitié de nous.

Il est certain que l'essor de la poésie lyrique religieuse en langue vulgaire, qui caractérise la fin du Moyen Age, est lié dans une large mesure au mouvement des pénitents. La première confrérie connue de laudesi ‑ la laude est une sorte de ballade religieuse avec refrain ‑ ne fut‑elle pas fondée à Sienne en 1267 par le dominicain Ambroise Sansedoni ? Par la suite, le mouvement s'étendit à de nombreuses confréries qui se réunissaient pour chanter dans des églises dont elles finissaient par prendre le nom. Chacune d'entre elles avait son propre laudano, ou livre de chant en langue vulgaire. Le plus ancien qui nous soit parvenu est celui de la Fraternité de Santa Maria della laude à Cortone, qui avait son siège chez les franciscains. Mais les thèmes fondamentaux étaient toujours les mêmes : louanges de la Vierge Marie, « la dame du Paradis », célébration de ses joies et de ses douleurs, commémoration des saints patrons et surtout de la Passion du Christ qui était, bien entendu, au centre du répertoire.

A côté des confréries de pénitents ou de flagellants qui réunissaient en majorité des gens mariés, même si les célibataires y étaient aussi admis, on constate aux XIIIe et XIV° siècles la persistance de diverses formes de vie pénitente solitaire, allant de la réclusion dans une cellule attenant à un couvent ou aux murailles d'une cité jusqu'à des formes très souples d'érémitisme urbain, associant une existence retirée dans le cadre d'une demeure familiale à des activités de bienfaisance au dehors. C'est le cas en particulier des nombreuses cellane ou incarcerate que mentionnent les statuts communaux italiens, mais le phénomène se retrouve dans la plupart des pays qui faisaient alors partie de la chrétienté occidentale. C'est dans cette lignée que l'on peut situer un certain nombre de saintes femmes comme Delphine de Puimichel (t 1360) qui fut « recluse » à Cabrières et Apt, en Provence, dans la dernière partie de sa vie et fit l'objet d'un procès de canonisation en 1363 ; ou encore Jeanne‑Marie de Maillé (t 1414) qui appartenait à la mouvance franciscaine et accomplit de nombreux miracles à Tours et dans tout le Val de Loire. Mais la figure qui illustre le mieux la richesse spirituelle de l'idéal pénitentiel est sans doute celle de sainte Marguerite de Cortone (+ 1297) qui, après une jeunesse très agitée, finit par se placer sous la direction des frères mineurs du couvent de cette petite ville de Toscane. S'étant « convertie » à une vie meilleure, elle fut admise en 1275 à revêtir l'habit de pénitente et se consacra dès lors à la prière et aux oeuvres de bienfaisance. Elle s'infligeait des mortifications extrêmement rigoureuses pour expier ses fautes passées :jeûnes, flagellations, repos à même le sol, la tête sur une pierre. Bientôt elle fut gratifiée de visions, de révélations et d'extases tournant pour la plupart autour de la Passion du Christ qui était au centre de sa méditation. Son directeur de conscience, le franciscain Giunta Bevignate, notait ses confidences, ce qui lui permit de rédiger sa biographie immédiatement après sa mort (Legenda de vita et miraculis beatae Margaritae de Cortona, éd. dans A.S., février, III, Anvers 1658, col. 298‑357). Dans ce texte, qui constitue un véritable programme de vie chrétienne à l'usage des femmes laïques, l'hagiographe présente Marguerite comme une nouvelle Marie Madeleine et souligne les mérites qu'elle s'était acquis par la pénitence, qui lui avaient permis de devenir « le miroir et la mère des pécheurs ».

Les pénitents, isolés ou communautaires, demeurèrent nombreux en Occident jusqu'à la fin du Moyen Age. Mais, à partir du début du xIVe siècle, la papauté s'efforça de canaliser cette forme de vie religieuse que des laïcs des deux sexes avaient été nombreux à adopter et de l'orienter vers une plus grande régularité. Les confréries de pénitents se fondirent dans les tiers ordres qui eurent un recrutement majoritairement féminin et qui évoluèrent eux‑mêmes souvent vers des formes de vie claustrale, donnant naissance à des congrégations semi‑monastiques.

Ainsi se perdit progressivement l'originalité de ce mouvement typiquement médiéval, mais qui devait renaître aux XVIe et XVIIe siècles sous des formes rénovées.